Présentez-vous :
Je m’appelle Jörg Hemker. Je suis graphiste indépendant et créateur de caractères basé à Hambourg, en Allemagne. Depuis plus de vingt-cinq ans, je développe des identités de marque, des systèmes de communication visuelle et des solutions typographiques pour des entreprises, des institutions et des organisations. La typographie m’accompagne tout au long de ma carrière et, pour moi, elle est bien plus que le dessin des lettres : c’est l’un des outils de communication les plus puissants.
Quel est votre parcours ?
Au cours de mes études de design, j’ai découvert ma passion pour la typographie et commencé à explorer en profondeur la création de caractères. C’est à cette époque que j’ai conçu ma première famille de caractères, FF Zwo, qui a ensuite été publiée par FontShop.
À l’époque, FontShop offrait aux créateurs de caractères indépendants une plateforme unique. Au-delà de la distribution, la fonderie proposait un accompagnement technique, la production et le marketing. Pour de nombreux jeunes designers de ma génération, cela représentait une opportunité importante de faire connaître leur travail à l’international.
Après mes études, j’ai travaillé dans des agences de design avant de m’installer comme indépendant. Au fil des années, j’ai participé à de nombreux projets d’identité de marque et de design corporate. À travers ce travail, j’ai pris une conscience toujours plus aiguë du rôle essentiel que joue la typographie dans la construction de l’identité et de la perception des marques.
Aujourd’hui, je réunis ces deux disciplines : le développement stratégique des marques et la conception de solutions typographiques sur mesure. Cette combinaison continue de définir mon travail.
Pourquoi êtes-vous devenu créateur de caractères ?
Ce qui me fascine dans la typographie, c’est le lien entre fonction, esthétique et personnalité. Une police de caractères peut être factuelle ou émotionnelle, expressive ou discrète, contemporaine ou intemporelle. Elle donne sa voix à une marque.
Ce qui me passionne particulièrement, c’est que la création typographique ne consiste pas avant tout à dessiner des lettres isolées. Une lettre peut être parfaitement conçue seule et pourtant ne pas fonctionner dans un texte. Ce qui compte réellement, c’est l’interaction entre tous les caractères : leur rythme, leurs proportions et leur effet au sein des mots et des phrases. C’est là que se révèle la véritable qualité d’une police de caractères.
Un autre aspect qui me fascine est que la typographie est l’élément le plus dynamique d’une identité de marque. Les logos, les couleurs et les systèmes de mise en page sont, pour l’essentiel, fixes. La typographie, en revanche, évolue avec chaque nouveau mot. En tant que créateur de caractères, je ne crée donc pas un objet statique, mais un système qui génère en permanence de nouvelles images, de nouveaux rythmes et de nouvelles expressions.
Quel est votre processus de création d’une police de caractères ?
Je commence rarement par une forme de lettre précise. Ce qui m’importe bien davantage, c’est de savoir quelle sensation, quel caractère ou quelle attitude la police doit transmettre.
Pour moi, la typographie est une forme de langage visuel. De la même manière que les mots portent du sens, les formes en portent également. Les formes arrondies sont perçues différemment des formes anguleuses ; les formes géométriques ne communiquent pas la même chose que les formes humanistes. C’est pourquoi je ne commence pas par les lettres, mais par la question des qualités, des associations et des émotions que la police doit exprimer.
Pour cette raison, je m’intéresse moins à l’affinement de caractères existants ou à la prolongation fidèle de modèles historiques. Bien sûr, il existe des influences et des références, mais je ne considère pas mon travail comme la continuation de créations existantes. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi certaines formes, proportions et certains rythmes fonctionnent, quels effets ils produisent et comment ils peuvent évoluer vers quelque chose d’original.
FF Nort en est un bon exemple. Son inspiration est née d’un voyage au Royaume-Uni et de ma découverte de la typographie Transport utilisée sur la signalisation routière britannique. FF Nort n’est ni une révision ni une optimisation de ce caractère. C’est plutôt une tentative de traduire l’atmosphère et les impressions de ce voyage en une voix typographique indépendante.
J’aborde les projets de caractères sur mesure de la même manière. Chaque marque possède son propre caractère et véhicule certaines valeurs et émotions. Identifier ces qualités et les exprimer à travers la typographie constitue le véritable point de départ de mon travail.
Ce n’est qu’ensuite que commence le processus de conception traditionnel : élaborer les premiers concepts, définir les caractères clés, développer le système typographique et le tester de manière approfondie dans des applications réelles. Une police de caractères ne démontre finalement sa qualité ni dans un éditeur de fontes ni sur un écran, mais là où elle est réellement lue et vécue.
Quels outils utilisez-vous ?
Je travaille principalement avec FontLab et Adobe Illustrator. Cependant, je considère les logiciels comme des outils et non comme le point de départ du processus créatif. Les grandes polices de caractères ne naissent pas du choix du bon logiciel, mais d’une idée claire et d’une compréhension de la manière dont la forme, le rythme et le caractère interagissent. La technologie accompagne ce processus, elle ne le remplace pas.
En définitive, une police de caractères réussit non pas grâce à la façon dont elle a été dessinée, mais parce qu’elle fonctionne comme un tout : dans les mots, dans les textes et dans les usages réels. C’est pourquoi la perception, le rythme et le caractère passent toujours avant la technologie.
Comment et où vendez-vous vos polices de caractères ?
Mes caractères ont été publiés par des fonderies et partenaires de distribution internationaux, notamment Monotype et Fontwerk, ce qui les rend accessibles aux designers, agences et entreprises du monde entier.
Parallèlement, je développe des caractères sur mesure pour des marques et des organisations. Ces projets sont conçus exclusivement pour un client et deviennent souvent un élément central de son identité visuelle.
Après de nombreuses années de collaboration avec des fonderies établies, j’ai estimé qu’il était temps d’explorer une voie plus indépendante. Depuis avril 2026, je publie de nouveaux caractères sous mon propre label, Bold Guys. La distribution s’effectue actuellement via MyFonts. L’avenir dira où cette aventure me mènera, mais j’apprécie d’être plus proche de l’ensemble du processus, de l’idée initiale jusqu’à la mise sur le marché.
Le respect des licences de polices est-il important pour vous ?
Je considère avant tout le respect des licences comme une question de considération pour le travail créatif. Personne n’envisagerait d’utiliser un logo ou une illustration sans autorisation, pourtant beaucoup oublient que les polices de caractères sont elles aussi le résultat de nombreuses années de conception et de développement.
Dans le même temps, je pense que des modèles de licence transparents et faciles à comprendre sont tout aussi importants que leur respect. La protection de la propriété intellectuelle et des conditions d’utilisation pratiques doivent aller de pair.
Avez-vous des actualités à partager ?
La question qui m’intéresse le plus aujourd’hui est celle de la place que nous accordons encore à l’individualité en typographie.
De plus en plus d’entreprises investissent dans des caractères sur mesure, ce qui constitue globalement une évolution positive. Cependant, beaucoup de ces projets sont avant tout motivés par des considérations techniques ou liées aux licences : remplacer une police existante ou créer une solution plus efficace. Le résultat est souvent une multitude de créations très similaires, généralement issues du registre néo-grotesque. Il n’y a rien de fondamentalement problématique à cela, mais j’ai parfois l’impression que nous revenons à une situation où tout le monde s’appuie sur les mêmes quelques voix typographiques.
On oublie souvent que les polices ne sont pas conçues pour les créateurs de caractères, ni même pour les designers en général. Elles sont conçues pour celles et ceux qui les lisent. Or les lecteurs ont besoin de distinction, de personnalité et de repères. Une bonne typographie ne doit pas seulement être fonctionnelle ; elle doit aussi exprimer un point de vue.
C’est pourquoi, dans mes nouveaux projets, je m’intéresse moins à l’optimisation de solutions existantes qu’à la recherche d’une voix unique pour une marque ou un sujet. À mes yeux, la véritable mission du design typographique n’est pas de résoudre des problèmes techniques, mais de rendre visibles le sens, la personnalité et l’atmosphère.
C’est peut-être pour cette raison que la création typographique me passionne encore après toutes ces années. Il ne s’agit pas seulement de rendre un texte lisible ; il s’agit de lui donner du caractère. Une bonne police n’a pas besoin d’être bruyante. Mais elle doit avoir quelque chose à dire.


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